Durant la session d’hiver 2020, j’ai perçu le stress et l’incertitude que vivaient mes étudiantes et étudiants de premier cycle, surtout en quatrième année, alors que la pandémie de COVID-19 commençait à transformer leur expérience d’apprentissage. Je savais que le passage des études à la pratique infirmière comportait déjà son lot de défis, mais je craignais que la pandémie rende cette transition encore plus difficile, d’autant plus que les établissements de santé devaient eux aussi consentir des efforts d’adaptation dont on ignorait l’impact sur le soutien aux infirmières et infirmiers novices. J’ai donc entrepris une petite recherche. J’ai demandé aux diplômés de 2020 de me parler de la façon dont s’était passée leur première année de pratique. On trouvera ci-dessous le résumé de leurs témoignages sous quatre thèmes. Les personnes qui désirent plus de détails peuvent consulter cette publication en libre accès (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9843155/).

Les données de cette première étude ont été recueillies durant l’été 2021. J’ai demandé à des infirmières et infirmiers de l’Ontario qui avaient obtenu leur diplôme durant la première année de la pandémie de me parler de leur transition vers la pratique professionnelle et du soutien supplémentaire qu’il leur aurait fallu, le cas échéant, pour bien opérer ce passage durant cette période exceptionnelle. J’ai interviewé des infirmières et infirmiers novices qui travaillaient à divers endroits en Ontario, que ce soit en soins actifs, en soins communautaires ou en santé publique auprès des adultes et des enfants. Plusieurs exerçaient simultanément plus d’un emploi infirmier. Sans que cela ait été voulu, mon groupe était entièrement constitué de personnes qui avaient complété un programme accéléré en sciences infirmières après avoir obtenu un premier diplôme et vécu une expérience de travail, au lieu de suivre le programme traditionnel de quatre ans. Ceci m’a rappelé que de nombreux cheminements mènent à la profession infirmière et qu’il est important de mieux comprendre comment ces différents points d’entrée façonnent les expériences de transition. Il y avait notamment des infirmières et infirmiers auxiliaires qui avaient fait le pont vers les sciences infirmières.

Le premier thème qui est ressorti est que « le virtuel ne faisait pas le poids ». Les participantes et participants ont décrit la consolidation traditionnelle des acquis comme le ciment qui lie tous les apprentissages et ouvre la voie à l’entrée dans la pratique infirmière. C’est l’étape à laquelle les infirmières et infirmiers novices s’approprient la démarche infirmière, développent leurs compétences en gestion du temps, affinent leurs aptitudes inter et intrapersonnelles et apprennent à composer avec les structures de pouvoir complexes en milieu de travail. Par contraste, la consolidation virtuelle des acquis dont ces personnes avaient fait l’expérience leur paraissait réductrice et simpliste et ne leur permettait pas de saisir les complexités de la dynamique du milieu de travail. Dans leurs commentaires, ces personnes ont parlé du besoin d’éducation et de soutien pour gérer ces complexités, comme la nécessité de s’occuper de nombreux patients et de trouver différentes façons de communiquer dans des circonstances difficiles. Je trouve formidable que les infirmières et infirmiers novices reconnaissent la nécessité d’obtenir un tel soutien et démontrent ainsi leur compréhension de l’influence des structures sociales et politiques sur le travail infirmier.

Le deuxième thème à ressortir est qu’il fallait « aller en territoire connu ». Se sentant mal préparées en l’absence d’une véritable consolidation, les personnes que j’ai interviewées avaient pris des décisions très calculées quant à l’endroit où elles allaient débuter leur carrière infirmière. Elles ont délibérément choisi d’amorcer leur carrière là où elles avaient déjà vécu des expériences cliniques positives, dans un milieu où elles savaient qu’on les appuierait et qu’on les encourageait à faire preuve de curiosité. L’ensemble des participantes et participants ont parlé du besoin de pouvoir poser des questions sans se sentir mal à l’aise, surtout au vu du sentiment d’insécurité découlant de l’absence de consolidation. Je ne saurais trop insister sur l’importance de fonder une décision de carrière sur une évaluation critique de l’ampleur du soutien que l’on peut s’attendre à recevoir dans un milieu de travail. J’ai été ravie de retrouver une telle préoccupation dans les propos des infirmières et infirmiers novices, qui témoignent ainsi de leur volonté de prendre le contrôle de leur vie professionnelle.

Le troisième thème important est qu’il fallait « recoller les morceaux ». Les personnes que j’ai interviewées sentaient qu’elles devaient recoller les morceaux d’un système de santé et d’un effectif infirmier très abîmés. Cela commençait par un travail intérieur, puisqu’elles ont dû ajuster leur image de la profession infirmière à la réalité du terrain, surtout dans le contexte d’une pandémie. Une majorité a aussi mentionné avoir dû affronter la détresse morale accompagnant l’obligation de faire respecter les mesures anti-COVID, à commencer par la restriction des visites aux patients. Durant leurs études, ces personnes étaient très conscientes de l’épuisement professionnel et de la détresse psychologique que vivait le personnel infirmier. La situation qu’elles ont affrontée à leur entrée en poste a confirmé leurs appréhensions : le moral était généralement bas et l’indifférence à l’égard du mentorat faisait en sorte que quelques-unes d’entre elles étaient désormais chargées du préceptorat des diplômés de 2021. Elles constataient aussi le taux élevé d’attrition du personnel infirmier non seulement dans leur établissement, mais aussi à l’échelle du pays. Cette instabilité de l’effectif leur faisait anticiper un début de carrière très difficile, dans un contexte où elles craignaient de devoir reconstruire la profession sur un horizon de cinq ans. De plus, elles m’ont spontanément parlé de l’impact des structures politiques sur le travail et le moral des infirmières et infirmiers. Par exemple, plusieurs d’entre elles ont mentionné la Loi 124 qui imposait un plafond salarial de 1 % au personnel infirmier ontarien [jugée inconstitutionnelle dans l’intervalle], en soulignant que cette mesure témoignait d’un manque de considération du gouvernement à l’égard de la contribution des infirmières et infirmiers au bien-être de la population.

Cependant, leur réaction à cette situation n’a pas été celle à laquelle je m’attendais. Les participantes et participants ont tracé des lignes à ne pas franchir pour se protéger contre l’épuisement et l’attrition qu’elles observaient, ce qui nous amène au quatrième thème, « savoir quand dire non et quand lâcher prise ». Certaines des personnes que j’ai interviewées ont parlé de l’importance de savoir quand dire non à des milieux de travail qui contribuaient à l’épuisement professionnel. D’autres ont également décrit comment elles avaient résisté à des idées reçues dans la profession – comme l’idée qu’il faut « faire son temps » dans les soins actifs – plus de la moitié d’entre elles avaient déjà quitté les soins actifs et la moitié n’avait même pas débuté dans ce champ de pratique. Elles ont toutes souligné qu’elles n’envisageaient pas une carrière à long terme dans les soins actifs en raison de l’épuisement qu’elle entraîne. Plusieurs se réorientaient vers les soins infirmiers communautaires qui permettaient un meilleur équilibre entre le travail et la vie personnelle. Enfin, elles étaient très à l’aise avec la perspective de quitter un lieu de travail toxique qui nuisait à leur santé et à leur bien-être pour aller travailler dans un autre établissement.

Les propos que j’ai recueillis recèlent une autre bonne nouvelle : Les personnes que j’ai interviewées restaient fidèles à leur vocation et n’avaient aucune intention de quitter la profession infirmière. Elles n’avaient pas peur de revendiquer ce dont elles avaient besoin pour réussir leur transition, ce qui revenait souvent à exiger un milieu de travail dans lequel elles pouvaient protéger leur propre santé mentale et bien-être; de plus, elles étaient plus que disposées à quitter un établissement qui ne leur offrait pas un tel milieu au profit d’un employeur qui leur assurait un tel soutien. Elles étaient prêtes à changer d’employeur, mais pas de profession. Cette constatation est très importante et nous livre une conclusion très encourageante : les infirmières et infirmiers novices n’ont pas à porter le système de santé à bout de bras. Vous pouvez faire progresser la profession tout en préservant votre santé mentale et votre bien-être, en traçant des lignes à ne pas franchir et en tenant votre bout face aux gens et aux établissements qui ne veillent pas à votre sécurité psychologique et qui ne font rien pour prévenir l’épuisement professionnel. Les personnes que j’ai interviewées ont fait usage de ce que l’on appelle le savoir sociopolitique, qui consiste à comprendre et à prendre en compte l’influence des facteurs sociaux et politiques sur notre vie. Dans leur cas, elles ont compris comment ces facteurs influent sur la profession infirmière et leur propre travail et elles ont utilisé cette connaissance pour prendre des décisions de carrière, ce qui est vraiment important.

Ces infirmières et infirmiers novices ont fixé des frontières pour se préserver tout en comprenant que ce n’était pas leur responsabilité de guérir les maux du système de santé, lesquels relèvent d’un grand nombre d’intervenants sociaux et politiques. Cette façon de penser et d’agir pour protéger notre propre santé psychologique et physique est la clé de l’avenir dans la profession infirmière.

In the winter term of 2020, I witnessed the immense stress and uncertainty students in my undergraduate courses, notably fourth years, were experiencing as the Covid-19 pandemic began to restructure students learning experiences. I knew new graduate nurse transition already had a variety of unique challenges, but I was really worried how the pandemic would further challenge entry to practice, especially as healthcare work environments were also trying their best to adapt, and the impact of that on supporting new grads wasn’t known. So, I did a little research! I asked New Grads from the 2020 cohort to tell me about their experiences during their first year of practice. Below I’ve summarized what they had to say, through four themes. The publication is also available open access (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9843155/) for readers who want more detail.

The data from this first study was collected in the summer of 2021, I asked new graduate nurses in Ontario who graduated during the first year of the pandemic to tell me about their transition into practice and what, if any, additional supports they felt they needed during their transition in this incredibly unique time. I interviewed new grads who worked in a variety of places in Ontario, including acute care, community and outreach, public health, and who worked with both adults and children. Many of them held multiple nursing jobs at the same time. What was interesting about this group, which I hadn’t set out to look at when I was recruiting, was that all of the participants wound up being second-entry nursing graduates, which means they already had a degree and prior work experience, which meant they didn’t complete the traditional 4-year program, they completed an accelerated program. It reminded me that there are different paths to becoming a new graduate nurse, and it’s important we learn more about how these different entry points into the profession may shape transition experiences. This includes students who transition from Licensed/Registered Practical Nursing to Registered Nursing.

The first theme identified was “virtual didn’t cut it”. Traditional consolidation was described as the capstone that ties it all together and serves as the gatekeeper to new graduate nursing. Participants described traditional consolidation as a time when they felt they would truly embody the nursing process; developing time management skills, further developing inter and intrapersonal skills and navigating complex political and power structures in the workplace. Whereas virtual consolidation, which all participants had now completed, was described as reductive and simplistic, and did not capture the complex dynamics of the work environment. These new grads really reflected on the need for education and support when it comes to managing the complexities of work environments, like managing multiple patients, and figuring out how to communicate in a variety of ways, and in challenging circumstances. New grads acknowledging these needs is fantastic, it speaks to them understanding how social and political structures do in fact, mediate so much of nurses’ work.

Theme two, “go where you know” resulted from participants feeling ill prepared in the absence of consolidation, so they made very calculated decisions about where they started their nursing careers. Participants deliberately chose to start their careers in places they had good clinical experiences in the past. Participants chose to work in environments they knew would support them, and where a culture of inquisition was supported, and expected. All participants spoke about the need to be able to safely ask questions, especially in light of their insecurities as it pertains to the absence of consolidation. I can’t emphasize how important this kind of thinking is, especially for new grads, to critically appraise whether a work environment seems as thought it will or will not be supportive and making a career decision based on that. This is new grads taking control over the work, and I was so thrilled to see this in the data!

Now the next theme, “picking up the pieces”, was a big theme, and speaks to that feeling of needing to fix the profession. These participants felt they were picking up the pieces of a very broken system and workforce, in a variety of ways. First, picking up the pieces within themselves, for example, participants spoke of having to rectify and reconcile what they thought nursing would be, to what it actually was, notably during a pandemic. A majority of participants also discussed having to work through the moral distress experienced from enforcing Covid policies, most notably visitor restrictions. At the collegial level these new grads were acutely aware of the immense burnout and psychological distress their more senior colleagues were living. This actualized itself in practice in many ways: one being overall poor morale, and another being apathy towards mentorship, which for a few of these new grads meant they were now preceptoring 2021 graduates. They were also seeing really high rates of attrition throughout the workforce, which they were seeing across Canada, not just in their workplace, which scared them, and made them feel their early careers would be very difficult in the absence of a strong workforce, worrying they would have to rebuild the profession and envisioning a really tough next five years. They were also, without prompt from me, speaking to how political structures were mediating nursing work and nursing morale, for example, many of them spoke to bill 124, which was the 1% wage cap on nurses in Ontario [now deemed unconstitutional], and highlighted how it directly contributed to sense of disregard from the government, and for these participants, made them feel that the government didn’t care about nurses or value their contributions to the wellbeing of people in Ontario.

But what they did with this witnessing was not what I expected, they took what they saw and began to set boundaries to protect themselves from the very burnout and attrition they were witnessing, which led to the fourth and final theme, “knowing when to say no and let go”. Participants spoke of knowing when to say no to work environments that contributed to burnout. Others also described overcoming other engrained narratives in the profession – like the idea of having to “put in your time” in acute care – over ½ of these participants had already left acute care, and half of them did not even start in acute care. All participants highlighted that acute care could not be a long-term career as it fosters high levels of burnout, so that was not where they saw themselves long term. Many were transitioning to community jobs that supported a better work life balance. Lastly, this group of participants were very comfortable with letting go of toxic work environments that did not support their own health and wellbeing and moving on to new workplaces.

What really stood out to me in this data, and this is more good news: These participants did not waver in their commitments to nursing and had no intention of leaving nursing. These participants were not scared to challenge their workplaces to give them what they needed to successfully transition, which often came down to the ability to safeguard their own mental health and wellness through supportive environments, and if they didn’t get that, they were more than willing to walk away and find an employer who did support them. They were willing to walk away from the employer, but not the profession, and I can’t stress how important that finding is. I hope this serves as a point of reflection for you all, and serves as encouragement, you do not have to fix the profession. You can move the profession forward by honouring your mental health and wellbeing, by setting those boundaries and calling people and workplaces out when they don’t support your psychological safety, and don’t take action to prevent burnout. These new grads mobilized something called socio-political knowing, this is when we understand and take into consideration how the social and political world around us mediate our lives, and for these new grads, they understood how nursing and their own nursing work was impacted by the social and political, and they used that knowledge to make career decisions, which is really important.

These new grads were setting really important boundaries to keep themselves well while simultaneously understanding that they are not responsible to fix an ailing healthcare system, as these complexities are mediated by so many social and political entities. This kind of thinking, and action to safeguard our own psychological and physical health is the future of nursing.

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