February 21, 2024

Amorcer sa carrière pendant la pandémie de COVID-19

Durant la session d’hiver 2020, j’ai perçu le stress et l’incertitude que vivaient mes étudiantes et étudiants de premier cycle, surtout en quatrième année, alors que la pandémie de COVID-19 commençait à transformer leur expérience d’apprentissage. Je savais que le passage des études à la pratique infirmière comportait déjà son lot de défis, mais je craignais que la pandémie rende cette transition encore plus difficile, d’autant plus que les établissements de santé devaient eux aussi consentir des efforts d’adaptation dont on ignorait l’impact sur le soutien aux infirmières et infirmiers novices. J’ai donc entrepris une petite recherche. J’ai demandé aux diplômés de 2020 de me parler de la façon dont s’était passée leur première année de pratique. On trouvera ci-dessous le résumé de leurs témoignages sous quatre thèmes. Les personnes qui désirent plus de détails peuvent consulter cette publication en libre accès (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9843155/).

Les données de cette première étude ont été recueillies durant l’été 2021. J’ai demandé à des infirmières et infirmiers de l’Ontario qui avaient obtenu leur diplôme durant la première année de la pandémie de me parler de leur transition vers la pratique professionnelle et du soutien supplémentaire qu’il leur aurait fallu, le cas échéant, pour bien opérer ce passage durant cette période exceptionnelle. J’ai interviewé des infirmières et infirmiers novices qui travaillaient à divers endroits en Ontario, que ce soit en soins actifs, en soins communautaires ou en santé publique auprès des adultes et des enfants. Plusieurs exerçaient simultanément plus d’un emploi infirmier. Sans que cela ait été voulu, mon groupe était entièrement constitué de personnes qui avaient complété un programme accéléré en sciences infirmières après avoir obtenu un premier diplôme et vécu une expérience de travail, au lieu de suivre le programme traditionnel de quatre ans. Ceci m’a rappelé que de nombreux cheminements mènent à la profession infirmière et qu’il est important de mieux comprendre comment ces différents points d’entrée façonnent les expériences de transition. Il y avait notamment des infirmières et infirmiers auxiliaires qui avaient fait le pont vers les sciences infirmières.

Le premier thème qui est ressorti est que « le virtuel ne faisait pas le poids ». Les participantes et participants ont décrit la consolidation traditionnelle des acquis comme le ciment qui lie tous les apprentissages et ouvre la voie à l’entrée dans la pratique infirmière. C’est l’étape à laquelle les infirmières et infirmiers novices s’approprient la démarche infirmière, développent leurs compétences en gestion du temps, affinent leurs aptitudes inter et intrapersonnelles et apprennent à composer avec les structures de pouvoir complexes en milieu de travail. Par contraste, la consolidation virtuelle des acquis dont ces personnes avaient fait l’expérience leur paraissait réductrice et simpliste et ne leur permettait pas de saisir les complexités de la dynamique du milieu de travail. Dans leurs commentaires, ces personnes ont parlé du besoin d’éducation et de soutien pour gérer ces complexités, comme la nécessité de s’occuper de nombreux patients et de trouver différentes façons de communiquer dans des circonstances difficiles. Je trouve formidable que les infirmières et infirmiers novices reconnaissent la nécessité d’obtenir un tel soutien et démontrent ainsi leur compréhension de l’influence des structures sociales et politiques sur le travail infirmier.

Le deuxième thème à ressortir est qu’il fallait « aller en territoire connu ». Se sentant mal préparées en l’absence d’une véritable consolidation, les personnes que j’ai interviewées avaient pris des décisions très calculées quant à l’endroit où elles allaient débuter leur carrière infirmière. Elles ont délibérément choisi d’amorcer leur carrière là où elles avaient déjà vécu des expériences cliniques positives, dans un milieu où elles savaient qu’on les appuierait et qu’on les encourageait à faire preuve de curiosité. L’ensemble des participantes et participants ont parlé du besoin de pouvoir poser des questions sans se sentir mal à l’aise, surtout au vu du sentiment d’insécurité découlant de l’absence de consolidation. Je ne saurais trop insister sur l’importance de fonder une décision de carrière sur une évaluation critique de l’ampleur du soutien que l’on peut s’attendre à recevoir dans un milieu de travail. J’ai été ravie de retrouver une telle préoccupation dans les propos des infirmières et infirmiers novices, qui témoignent ainsi de leur volonté de prendre le contrôle de leur vie professionnelle.

Le troisième thème important est qu’il fallait « recoller les morceaux ». Les personnes que j’ai interviewées sentaient qu’elles devaient recoller les morceaux d’un système de santé et d’un effectif infirmier très abîmés. Cela commençait par un travail intérieur, puisqu’elles ont dû ajuster leur image de la profession infirmière à la réalité du terrain, surtout dans le contexte d’une pandémie. Une majorité a aussi mentionné avoir dû affronter la détresse morale accompagnant l’obligation de faire respecter les mesures anti-COVID, à commencer par la restriction des visites aux patients. Durant leurs études, ces personnes étaient très conscientes de l’épuisement professionnel et de la détresse psychologique que vivait le personnel infirmier. La situation qu’elles ont affrontée à leur entrée en poste a confirmé leurs appréhensions : le moral était généralement bas et l’indifférence à l’égard du mentorat faisait en sorte que quelques-unes d’entre elles étaient désormais chargées du préceptorat des diplômés de 2021. Elles constataient aussi le taux élevé d’attrition du personnel infirmier non seulement dans leur établissement, mais aussi à l’échelle du pays. Cette instabilité de l’effectif leur faisait anticiper un début de carrière très difficile, dans un contexte où elles craignaient de devoir reconstruire la profession sur un horizon de cinq ans. De plus, elles m’ont spontanément parlé de l’impact des structures politiques sur le travail et le moral des infirmières et infirmiers. Par exemple, plusieurs d’entre elles ont mentionné la Loi 124 qui imposait un plafond salarial de 1 % au personnel infirmier ontarien [jugée inconstitutionnelle dans l’intervalle], en soulignant que cette mesure témoignait d’un manque de considération du gouvernement à l’égard de la contribution des infirmières et infirmiers au bien-être de la population.

Cependant, leur réaction à cette situation n’a pas été celle à laquelle je m’attendais. Les participantes et participants ont tracé des lignes à ne pas franchir pour se protéger contre l’épuisement et l’attrition qu’elles observaient, ce qui nous amène au quatrième thème, « savoir quand dire non et quand lâcher prise ». Certaines des personnes que j’ai interviewées ont parlé de l’importance de savoir quand dire non à des milieux de travail qui contribuaient à l’épuisement professionnel. D’autres ont également décrit comment elles avaient résisté à des idées reçues dans la profession – comme l’idée qu’il faut « faire son temps » dans les soins actifs – plus de la moitié d’entre elles avaient déjà quitté les soins actifs et la moitié n’avait même pas débuté dans ce champ de pratique. Elles ont toutes souligné qu’elles n’envisageaient pas une carrière à long terme dans les soins actifs en raison de l’épuisement qu’elle entraîne. Plusieurs se réorientaient vers les soins infirmiers communautaires qui permettaient un meilleur équilibre entre le travail et la vie personnelle. Enfin, elles étaient très à l’aise avec la perspective de quitter un lieu de travail toxique qui nuisait à leur santé et à leur bien-être pour aller travailler dans un autre établissement.

Les propos que j’ai recueillis recèlent une autre bonne nouvelle : Les personnes que j’ai interviewées restaient fidèles à leur vocation et n’avaient aucune intention de quitter la profession infirmière. Elles n’avaient pas peur de revendiquer ce dont elles avaient besoin pour réussir leur transition, ce qui revenait souvent à exiger un milieu de travail dans lequel elles pouvaient protéger leur propre santé mentale et bien-être; de plus, elles étaient plus que disposées à quitter un établissement qui ne leur offrait pas un tel milieu au profit d’un employeur qui leur assurait un tel soutien. Elles étaient prêtes à changer d’employeur, mais pas de profession. Cette constatation est très importante et nous livre une conclusion très encourageante : les infirmières et infirmiers novices n’ont pas à porter le système de santé à bout de bras. Vous pouvez faire progresser la profession tout en préservant votre santé mentale et votre bien-être, en traçant des lignes à ne pas franchir et en tenant votre bout face aux gens et aux établissements qui ne veillent pas à votre sécurité psychologique et qui ne font rien pour prévenir l’épuisement professionnel. Les personnes que j’ai interviewées ont fait usage de ce que l’on appelle le savoir sociopolitique, qui consiste à comprendre et à prendre en compte l’influence des facteurs sociaux et politiques sur notre vie. Dans leur cas, elles ont compris comment ces facteurs influent sur la profession infirmière et leur propre travail et elles ont utilisé cette connaissance pour prendre des décisions de carrière, ce qui est vraiment important.

Ces infirmières et infirmiers novices ont fixé des frontières pour se préserver tout en comprenant que ce n’était pas leur responsabilité de guérir les maux du système de santé, lesquels relèvent d’un grand nombre d’intervenants sociaux et politiques. Cette façon de penser et d’agir pour protéger notre propre santé psychologique et physique est la clé de l’avenir dans la profession infirmière.

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